Haïti : S’accrocher à la planche
Source : Ouest France – Propos recueillis par Serge Poirot
Frappés par le tremblement de terre du 12 janvier, les Haïtiens qui ont tout perdu se retrouvent dans les chants et la prière. Ici, « la religiosité est à fleur de peau ».

Des Haïtiens prient et chantent au cours d’une messe organisée
dans les ruines de la cathédrale de Port-au-Prince – Reuters
Entretien
Laënnec Hurbon.
Sociologue, directeur de recherche au CNRS, enseigne à Paris (EHESS) et à Port-au-Prince(université Kiskeya).
Quelle place prend la religion dans une période aussi tragique ?
C’est une catastrophe majeure, un phénomène unique. On passe de la vie quotidienne à quelque chose qu’on ne reconnaît pas et on est désemparé. Pour une société qui a la religiosité à fleur de peau, les croyances de tous ordres remontent à la surface. Au moment du séisme, j’étais dans la rue. Ce qui m’a frappé, ce sont les réactions religieuses immédiates. Des gens poussaient, criaient : « C’est la fin du monde, convertissez-vous ! ». Du fond de la détresse, la réaction religieuse apparaît comme une réaction normale, presque naturelle.
La religion est très présente dans la société haïtienne.
L’Église catholique occupe toujours une place importante. Elle est la plus ancienne et très liée à l’histoire d’Haïti. Mais depuis des années, il y a une explosion des temples pentecôtistes. À Port-au-Prince, les protestants dépassent 50 %. Ils sont partout dans les bidonvilles. Le peuple, dont la moitié est analphabète, vivait déjà dans une sorte de désespoir par rapport à l’État, était porté vers les religions comme seule planche de salut.
On a beaucoup lu et entendu : « Haïti, pays maudit ».
Les gens le disaient aussi. Ce que je trouve grave, c’est l’idée d’une malédiction qui proviendrait de l’histoire de l’abolition de l’esclavage, d’une lutte menée à partir du Vaudou. Il y a là une vision péjorative du vaudou. On entend qu’Haïti a dû faire quelque chose de mal pour que ce soit un tel cataclysme. Il se trouve que la nature est indifférente à l’être humain. On n’a rien voulu savoir des prévisions de tremblements de terre. L’État n’en tenait pas compte, parce qu’il n’a pas l’habitude de s’occuper de l’intérêt commun.
La religion apparaît aussi comme un soutien moral.
Tout de suite, il y a eu une très belle vague de solidarité. Il n’y avait plus ni riches ni pauvres. Tout le monde dormait dans la rue. J’ai erré dans Port-au-Prince. Des gens m’offraient un peu d’eau pour m’apaiser. Tout le monde était choqué. Les messes qui ont lieu, les cantiques que les gens chantent, ça leur donne un certain soulagement. Mais ça ne résoud pas les problèmes.
Riches et pauvres : c’est une fracture importante.
Tout à fait. Je crois que ça va obliger la société à repartir sur un autre pied, à diminuer les inégalités sociales criantes, à repenser le rôle de l’État. Il ne faut pas continuer à ressasser cette histoire héroïque de lutte contre l’esclavage. Mais la mémoire de cela est très forte et peut nous aider à repartir. Et puis, la fraternité universelle qui se manifeste augure qu’Haïti ne sera pas laissé pour compte. C’est aux Haïtiens, maintenant, de pouvoir intervenir. Il faut qu’un appel soit lancé à la diaspora, que les techniciens, les enseignants, les gens qui ont des professions puissent se mettre au service du pays.
« Seule planche de salut », la foi en Dieu permet à ce peuple de redresser la tête, d’espérer.
A quoi nous accrochons nous réellement ? Assurons-nous de l’état de notre planche. Sur quoi sommes-nous assis, quelles valeurs ? La croix de Jésus reste ce bois qui sauve pour tous ceux qui veulent s’en saisir.
Merci à ce peuple qui témoigne de leur foi dans l’épreuve !
Col. 2 : 15 « …Il a dépouillé les dominations et les autorités, et les a livrées publiquement en spectacle, en triomphant d’elles par la croix. »
Pr 19:17 « Celui qui a pitié du pauvre prête à l’Eternel, Qui lui rendra selon son œuvre. »
y.
